Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 37]

 

Lors de son passage à Paris pour ses premières vacances, Pierre-Victor fit d’abord son rapport à ses ministres de tutelle. Il avait rencontré ses supérieurs hiérarchiques d’abord à Bercy puis au Quai d’Orsay. À chacun, il leur avait tenu peu ou prou le même langage :

Petit un : la gestion conjointe d’un consulat général et d’une Mission économique n’a que des avantages : elle permet de mutualiser les moyens et de réduire les dépenses. Bien entendu, mettre à ce poste délicat, une personne qui avait déjà eu l’expérience de l’un ou l’autre de ces métiers, était une chance supplémentaire de succès. Il n’ajouta pas qu’il était le meilleur choix possible pour cette fonction, cela allait de soi.

Petit deux : La France, de par ses atouts tant économiques que culturels, avait un rôle prédominant à jouer dans cette région du globe. Et c’était sa priorité en tant que consul général comme l’a montré le succès qu’il a obtenu lors de la réception du Quatorze juillet dont le financement a été en partie assuré par des fonds privés japonais, preuve de l’importance du rayonnement de la France dans le Sud Japon.

Petit trois : Il existait des postes de dépenses dont le consulat général pouvait se passer sans aucunement affecter son fonctionnement. Le contrat de l’employée locale française, en charge des visas, se terminait en septembre. Or, le nombre de visas émis par ce consulat était insuffisant en regard des coûts de fonctionnement d’une telle unité en comparaison de ceux de Tokyo qui disposait des moyens adéquats pour absorber le surplus négligeable de travail engendré par la fermeture du bureau d’Osaka.

 Les Finances étaient ravies d’apprendre qu’il était encore possible de réduire les coûts de fonctionnement et donc le futur budget des Affaires étrangères. Ces dernières étaient soulagées de pouvoir récupérer quelques sous pour faire face à l’augmentation exponentielle du nombre d’ambassadeurs qui n’avait pas d’affectation mais que l’on devait payer quand même.

 

Pierre-Victor profita de son séjour sur Paris pour retrouver sa famille et ses amis. Il invita son frère et sa femme dans le restaurant le plus cher de la ville afin d’humilier cet avorton de malheur. Il regretta l’absence de leur mère. Il était dommage qu’elle ne soit pas avec eux pour assister au triomphe de son fils préféré.

Son fils adoptif vint lui dire bonjour mais comme cet imbécile était venu accompagné de sa femme et de ses deux morveuses de filles, ce fut un véritable calvaire que d’endurer les hurlements de ces gosses dont les parents étaient incapables de s’occuper. Il profita d’un peu de temps libre pour inviter quelques collègues à dîner pour leur en mettre plein la vue.

Puis il s’occupa de la raison principale de son voyage en France : trouver un serviteur népalais.

 

Pierre-Victor avait toujours envié ces anciens diplomates qui étaient rentrés en France avec, dans leurs valises, un boy d’Afrique mais aller en poste sous les Tropiques était au-dessus de ses forces et embaucher une personne de couleur ne lui plaisait guère. Il n’était pas raciste mais ces Africains étaient trop grands, trop costauds, trop noirs.

Un jour, il entendit parler des boys népalais.

Là encore, se rendre au Népal, dans un pays aussi misérable, ne l’attirait absolument pas. Selon lui, il y avait suffisamment de misère en France pour aller en chercher ailleurs. Mais l’idée d’un serviteur népalais lui plaisait. C’est lorsqu’il apprit qu’il existait une filière d’approvisionnement qu’il commença à se renseigner.

Une relation d’une connaissance lointaine en avait un et possédait les coordonnées du fournisseur. Ce dernier était un gage de garantie pour la qualité mais il était aussi très pointilleux : il tenait à rencontrer les « maîtres » avant de leur fourguer un de ses poulains. Apparemment, il n’était pas gêné par le fait que la majorité des demandes émanaient de « célibataires endurcis ». Bien au contraire, il insistait souvent sur l’allure juvénile de ses recrues. « Vous serez surpris, Shriman(1). Ils ont l’air très jeunes mais ils ont beaucoup d’expérience. ». Il vous regardait alors d’un air entendu si bien que personne n’osait lui demander à quel genre d’expérience il faisait allusion.

En réalité, le fournisseur ne s’intéressait qu’à un seul point primordial à ses yeux : s’assurer que le « maître » avait les moyens de payer un boy sur le long terme. En général, ils restaient à leur service une bonne dizaine d’années et il fallait leur trouver quelqu’un qui soit suffisamment fortuné pour cela. Après une telle épreuve, les jeunes gens rentraient au pays pour ouvrir un hôtel ou un restaurant avant de se marier. Au passage, le fournisseur s’octroyait une commission substantielle.

 

Pierre-Victor le reçut dans son appartement personnel à Paris. C’était un petit homme malin qui connaissait bien les Blancs et qui les méprisait tout autant qu’il aimait leur argent. Ils étaient prêts à payer une somme importante pour avoir un boy à eux, pourquoi les décevoir ?

La négociation fut rapide. Le fournisseur donna le prix et les modalités de l’« envoi » du jeune homme sélectionné par ses soins et Pierre-Victor n’avait plus qu’à dire oui et à sortir son chéquier.

Sa Majesté était satisfaite. Toute l’opération avait été rondement menée en toute discrétion. Le prix à payer était élevé mais, de même que la cotisation à verser pour entrer dans tout club sélect était d’un montant redoutable, il y avait des sacrifices à faire inhérents à sa nouvelle condition sociale de haut fonctionnaire international au service de la France. Il se devait d’avoir un serviteur en plus d’un chauffeur, d’un cuisinier et d’une femme de ménage.

 Ils avaient convenu que le jeune homme arriverait directement de Katmandou à Osaka, une fois tous les papiers administratifs officiels établis. Il revenait à Pierre-Victor de s’occuper de toute la paperasserie.

 

 

 

(1) Monsieur en tibétain.

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