Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 68]

 

Faverges rentra de déjeuner vers quatorze heures. Il y avait un trousseau de clefs sur la porte de son nouveau bureau. Il soupira légèrement puis s’enferma pour n’en sortir qu’une heure après. Il appela alors Murakami à venir le rejoindre dans son bureau. Elle était inquiète et n’avait aucune envie de se retrouver seule à seule avec ce type.

— Asseyez-vous, s’il-vous-plaît ?

Murakami s’assit sur le bord de la chaise : qu’allait-il lui arriver ?

— Vous êtes en charge de l’Etat-civil ?

— Heu, oui.

— Comme vous le savez, chaque consulat gère les fichiers d’Etat-civil séparément.

Murakami resta silencieuse, les oreilles aux aguets.

— Il a été décidé en haut lieu, Faverges leva un doigt en l’air. Murakami regarda alors le plafond et le consul adjoint corrigea : enfin, je veux dire, à Paris. Et il montra la direction de l’Est, c’est-à-dire la cloison sur sa droite que Murakami regarda à son tour.

Faverges soupira avant de continuer :

— Enfin, bref, il a été décidé de profiter de l’occasion de la mort… Heu, de ma venue à Osaka pour, heu, harmoniser les fichiers d’Etat-civil.

— Comment ça ? Harmoniser ?

— Que la forme des fichiers soient identiques…

— Ben, ils le sont déjà…

— En fait, onaimeraitlesfusionnerpourdesraisonsdéconomie.

Faverges redoutait tellement la réaction de Murakami qu’il avait prononcé ses mots à toute allure, sans les détacher.

Murakami réfléchissait : pourquoi parle-t-il ainsi ? Pourquoi me montre-t-il le plafond puis le mur ? Pourquoi ne dit-il pas tout simplement que l’Etat-civil à Osaka va fermer ? Pourquoi ?

— Vous parlez de fusionner les listes. Dans quel but ?

— Pour une économie d’échelle.

— Mais qui va gérer cette liste commune ? Tokyo ?

Faverges se rendit compte qu’elle était plus finaude qu’elle ne paraissait. Il avait baissé sa garde et elle avait pris l’ascendant sur lui.

— Osaka ET Tokyo vont gérer cette liste commune.

— Cela me paraît difficile.

— C’est tout à fait faisable.

— Donc le service de l’Etat-civil d’Osaka ne va pas fermer ?

— Dans l’immédiat…

— Et dans le futur ?

Elle l’avait piégée ! Il n’avait plus le choix que de mentir mais il détestait cela : un bon diplomate ne ment jamais, il évite juste de dire la vérité, c’est tout ou alors il s’en sortit par une pirouette :

— Qui sait ce que demain sera ?

Mais Murakami était tenace :

— Est-ce que le service de l’Etat-civil va fermer ?

— Pas dans l’immédiat…

Faverges se mit à cligner de l’œil droit à nouveau. Sa jambe fut prise d’un tremblement nerveux. Murakami le regarda fixement avant d’ajouter :

— Est-ce que le consulat d’Osaka va fermer ?

Faverges n’en pouvait plus. Il devait rester stoïque malgré son corps qui le trahissait de plus en plus.

— Non, le consulat d’Osaka ne va pas fermer…

Du moins pas dans l’immédiat, se dit-il en pensée.

Murakami resta silencieuse. Elle se tenait toute droite alors que Faverges se courbait de plus en plus. Il lui mentait, c’était évident. Le consulat allait fermer, c’était une évidence. Elle prit la parole :

— Supposons que le consulat d’Osaka reste ouvert, pourquoi vous ne le dîtes pas ? C’est pourtant simple de dire : le consulat d’Osaka restera ouvert.

La paupière de Faverges se mit à clignoter encore plus fort.

— Je ne fais qu’obéir aux ordres : on m’a demandé de venir pour remplacer Madame Tatin. Je suis là pour la remplacer. On m’a ordonné de fusionner les listes, je fusionne les listes. Je suis là pour faire mon travail en toute coopération avec vous.

— Mais vous aurez toujours un travail une fois que le consulat d’Osaka sera fermé. Que vais-je devenir ? Que va-t-il se passer pour moi et mes collègues ?

— Je ne sais pas, répondit Faverges.

— Et Tokyo, et Paris ? Est-ce qu’ils savent ?

— Il faudra leur demander.

— Vous avez raison. Nous allons leur demander !

Murakami se leva. Faverges la laissa sortir. Il était convaincu que jamais elle n’oserait appeler l’ambassade ou le ministère. 

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