Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 65]

 

— Mais quelle salope ! Mais quelle salope !

Dans le shinkansen qui le ramenait à Osaka, Pierre-Victor parlait tout seul à haute voix.

Depuis son hôtel à Tokyo, il avait passé un grand nombre d’appels vers Paris et plaidé sa cause. Ils étaient tous d’accord avec lui. Chacun pensait qu’on ne pouvait lui imputer la mort par accident d’un subalterne. Aucun n’émit la moindre contradiction.

Quelque chose clochait, Pierre-Victor en était certain. Son instinct ne le trompait pas. Ils avaient tous le même mot à la bouche : qu’il ne devait pas s’inquiéter, qu’il lui suffisait de faire le dos rond pendant quelques mois et l’incident serait rapidement oublié. Une telle unanimité était suspecte. Personne n’offrit de l’aider puisqu’il n’avait pas lieu de le faire.

— Mais voyons, Pierrot. Ce n’est qu’un bête accident ! Je ne vais quand même pas déranger le directeur adjoint de cabinet pour un incident aussi mineur. Tu t’inquiètes inutilement. Vu du Japon, cela peut te sembler grave mais, ici, à Paris, crois-moi, c’est sans importance. Tu verras. D’ici trois mois, toute l’affaire sera enterrée.

Ben non, justement, toute l’affaire ne sera pas enterrée, la mère Tatin, oui, sans doute, l’affaire, non, sûrement pas !

Sa Majesté avait du mal à se concentrer. Il fallait trouver une solution, n’importe quoi, pour se sortir de cette souricière. Il était consul général et il entendait bien le rester. On ne met pas à la porte un Pierre-Victor Cusseaud. Ce n’est pas possible.

— Mais quelle salope !

Les regards obliques des autres passagers sur sa personne le mettaient encore plus mal à l’aise. Il étouffait. Il ne supportait plus ce pays, ces gens dont les visages n’exprimaient aucune émotion, aucune tristesse, aucune colère, aucune amertume. Rien, le néant, le vide sidéral. Il détestait ce pays. Il n’aurait jamais dû accepter ce poste. Il n’aurait jamais dû revenir au Japon. Si cela se trouvait, c’était un piège qu’on lui avait tendu. Oui, un piège ! Nombreux étaient à Bercy les minables qui voulaient le voir échouer. Mais un Pierre-Victor Cusseaud n’échoue jamais. Un Pierre-Victor Cusseaud ne se trompe jamais. Jamais !

— Mais quelle salope !

Tout cela était de la faute de cette maudite Tatin. Je suis sûr qu’elle biberonnait avant même d’entrer au Quai d’Orsay mais ces minables de diplomates ont fermé les yeux sur sa consommation de boissons. C’est de leur faute si elle est morte. Pas de la mienne.

Sa Majesté avait épuisé tous ses recours. Il ne restait plus personne à appeler à Bercy. En même temps, avec une carrière aussi admirable que la sienne… Il n’avait fait aucune erreur. On ne pouvait rien lui reprocher. Il était « intouchable ».

Le lendemain, tard dans la soirée, il recommença ses appels téléphoniques vers Paris.

— On n’a jamais vu cela. Un consul général mis en cause en raison de l’alcoolisme d’un de ses subalternes. Une femme, en plus. Oui, une catégorie B. Tu te rends compte. Un conseiller A hors classe, comme moi, avec mes états de services, mis en cause parce qu’un agent de catégorie B aime tâter de la bibine. Mais c’est le monde à l’envers ! Tu te rends compte que si tu invites ton adjoint à dîner, s’il a un accident, c’est pour ta pomme. Non mais, ils sont devenus fous au Quai d’Orsay ! Ah, ces minables de diplomates, ils nous jalousent parce que l’on tient les cordons de la bourse et qu’ils ont toujours besoin d’argent pour leurs pince-fesses de mes deux ! Ils ne pensent qu’à se bâfrer aux frais de l’Etat et à jacasser pendant que l’on fait notre travail, nous !

Cusseaud était remonté comme jamais. Il en voulait à la terre entière. Il ne s’occupait même plus de son travail. Il fut même surpris lorsqu’on lui présenta le nouveau consul adjoint qui devait remplacer Madame Tatin. 

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