Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 64]

 

Pierre-Victor avait fait de son mieux pour annuler tous ses engagements pour se rendre à Tokyo. En raison de l’horaire matinal du rendez-vous, il n'était pas envisageable de prendre le premier train à moins de se lever aux aurores, il décida de partir le soir même et de passer la nuit sur place. Le lendemain, il se présenta en avance à l’ambassade où il fut reçu par l'ambassadeur.

— Mon cher Pierre-Victor, je suis ravi que vous ayez pu venir aussi vite.

Les oreilles du consul se mirent à siffler. L’attitude tout onctueuse d'Henri-Aymard Gauldrée de Bazancourt à son égard n’augurait rien de bon.

— C’est un privilège d’être…

— Tss, Tss. Je vous ai fait venir à propos de Madame Tatin.

— Ah…

— Oui, nous avons reçu les conclusions de l’enquête de police.

Henri-Aymard donna le dossier à son ministre conseiller, Edouard Gaillard de Hautemure, qui se tenait debout à ses côtés. Pierre-Victor leur faisait face comme à un tribunal.

— Rappelez-moi les mots que vous avez utilisés lorsque vous m’avez appelé ?

— Euh…

Sa Majesté n’aimait pas du tout la tournure que prenaient les événements. Il prit la parole d’une voix haut perchée qu’il ne se connaissait pas et eut tout le mal du monde à répondre.

— Il était question de… Euh… Il était possible qu’elle ait… Qu’elle ait été victime d’un acte délictueux.

— Hum… fit l’ambassadeur en regardant son ministre conseiller. Délictueux… Je ne me souviens pas de cet adjectif. Vous en avez utilisé un autre, il me semble.

— C’est… C’est possible…

— Laissez-moi me souvenir… Ah, oui ! Criminel, vous avez évoqué un « acte criminel ». Voyons voir…

Il prit un énorme dictionnaire qui se trouvait sur son bureau et l’ouvrit à la page marquée d’un post-it jaune.

— Ah, oui… Criminel. Coupable d’un crime. Vous êtes d’accord avec moi ?

— …

Henri-Aymard continua à fureter dans son épais volume.

— Délictueux. Voyons voir… Qui a le caractère d’un délit. Dites-moi, mon cher, quelle différence existe-t-il entre un crime et un délit ? Hum ?

Pierre-Victor ne répondit pas. À quoi bon, de toute façon ? Il n’avait aucune échappatoire. Le mieux était encore de se taire.

— Alors Edouard ?

— Il existe un fossé, que dis-je, un gouffre entre un meurtre et un vol à l’étalage, entre un crime et un délit. Utiliser ces termes pour désigner un seul et même fait me paraît si ce n’est incorrect du moins très présomptueux.

— Résumons-nous. Après avoir utilisé le terme de criminel, au lieu de l’assumer, vous employez aujourd’hui le mot de délictueux. Pourquoi ? Avez-vous lu le rapport de police ou saviez-vous dès le début qu’il s’agissait d’un simple accident ?

— Il était raisonnable d’envisager un acte criminel, parvint-il à articuler.

— Pour qui ? Pour vous ou pour la maréchaussée nipponne ?

— …

— Selon leur rapport, cela ne faisait aucun doute dès les premières heures de l’enquête en raison de la présence de témoins. Ils ont procédé à une investigation uniquement pour écarter l’éventualité d’un suicide. Vous le saviez, n’est-ce pas ?

— …

— Qui ne dit mot consent. J’en conclus par votre silence que vous saviez déjà qu’il s’agissait d’un accident.

— Il était néanmoins…

— La ferme !

L’ambassadeur se leva de son siège, prêt à sauter sur le pauvre Pierre-Victor pour l’étriper. Mais il fit mieux que cela. Il utilisa l’arme la plus cruelle que puisse utiliser un diplomate pour anéantir sa victime : les mots.

— Madame Tatin n’était qu’à quelques mois de la retraite. C’était un élément particulièrement bien noté et apprécié de ses collègues et de ses supérieurs hiérarchiques.

— Elle… Elle avait un problème de boisson… balbutia Pierre-Victor.

— Vous m’en avez fait part ? Avez-vous fait un rapport ?

— Euh… Non… C’est que…

— C’est que, quoi ? Un de vos collaborateurs est ivre sur son lieu de travail et cet élément ne figure dans aucun de vos rapports ?

— C’est facile d’accuser une morte, renchérit le ministre conseiller. Elle n’est plus là pour se défendre de vos accusations.

— Je… Je…

— Et, en plus, elle sortait de chez vous ! Vous servez donc de l’alcool à une personne que vous considérez comme alcoolique et vous la laissez rentrer seule chez elle. Pourquoi ne pas avoir demandé à quelqu’un de la raccompagner ou avoir payé un taxi ?

— …

Pierre-Victor était en position d’accusé. Quoi qu’il dise, tout se retournerait contre lui. Il essaya malgré tout de se défendre.

— Madame Tatin était une personne adulte et responsable. Ce n’est pas moi qui lui ai donné à boire ! Ce n’est pas moi qui l’ai poussée sur le quai !

— Encore heureux…

— Si vous aviez simplement fait un signalement à Paris, elle serait encore en vie en ce moment. Mais non, vous avez préféré vous taire. Pourquoi ne pas avoir mentionné les problèmes de boisson de votre subordonnée ?

— C’était déjà le cas avant que je n’arrive…

— Ah ! C’est donc ainsi que vous procédez à Bercy ! À la moindre contrariété, vous regardez ailleurs, n’est-ce pas ? C’est du joli !

— Je n’ai rien fait de répréhensible…

— Et une collègue est morte par votre faute…

— Je ne suis pas coupable…

— Et pas responsable, non plus ? On connaît la chanson ! Madame Tatin était sous votre responsabilité. Le consulat général est sous votre responsabilité. Ce n’est pas un jouet ! Ce n’est pas un hochet destiné à distraire un fonctionnaire avant son départ à la retraite !

La dernière remarque fit mouche et Pierre-Victor riposta plus violemment telle une bête blessée.

— J’ai fait de l’excellent travail ! Mis à part l’incident avec Madame Tatin, que ce soit Bercy ou le Quai d’Orsay, je n’ai rien à me reprocher. J’ai fait de l’excellent travail.

— Ah bon ? Je vais vous lire le rapport qui a été réalisé suite à l’incident Tatin.

Henri-Aymard se saisit d’une note tendue par son ministre conseiller.

— « L’organisation du Quatorze juillet a été un échec complet. Alors que nos homologues américains avaient réussi l’exploit de faire venir à leur fête nationale, un député, plusieurs maires de grandes villes du Sud du Japon ainsi que des dirigeants japonais de grandes entreprises, aucune personnalité notable de la région n’était présente à notre fête nationale. Monsieur Pierre-Victor Cusseaud – c’est vous – a procédé à des dépenses inutiles en organisant le Quatorze juillet dans un hôtel privé au lieu de profiter des salles du Musée du vin gracieusement mises à disposition de la chancellerie pour un coût nul en échange d’une publicité dont cet établissement a bien besoin. Est-il nécessaire de rappeler que ce musée met en avant les vins français et que son action nous importe d’autant ? » Dois-je continuer ?

— C’est que…

— Ah, oui. La fermeture du bureau des visas ? De votre propre initiative, vous avez procédé à la fermeture du bureau des visas, ce qui s’est traduit par, je cite, « une baisse substantielle du nombre de visas délivrés par la France sur la même période ». Dites-moi : on vous a envoyé au Japon pour promouvoir les intérêts de la France ou pour saboter notre diplomatie ?

L’ambassadeur venait de planter le dernier clou, la crucifixion de Sa Majesté touchait à sa fin. Il n’avait plus rien à attendre du Quai d’Orsay. Il ne lui restait plus qu’à appeler Bercy pour essayer de sauver son poste. Ils ne laisseraient jamais un fonctionnaire des Finances être mis à la porte par des bouseux de diplomates. Jamais.

Mais Pierre-Victor ignorait qu’Henri-Aymard Gauldrée de Bazancourt appartenait à la même promotion de l’ENA que le directeur adjoint de cabinet du ministre de l’Économie et cela transcendait toutes bisbilles entre ministères. 

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